Jerem Runner

UTHK – Acte 2 – La nuit autour du Haut-Koenigsbourg

Après un abandon, nombreux sont ceux qui n’ont pas l’envie d’écrire un retour sur leur course Etant serein avec moi-même sur cette décision, je ne vois pas d’inconvénient à venir vous raconter ma participation à l’ultra-trail du Haut-Koenigsbourg dans ce 2ème acte. Le titre de l’article est tout aussi symbolique car je n’aurai pas connu la course une fois le jour levé.

Samedi 1er septembre 2018, Kintzheim

On y est, c’est le jour où je vais me lancer sur mon premier ultra-trail. Après avoir fait 40 minutes de route et récupérer mon dossard, on part un peu s’isoler avec Matthieu. J’en profite pour lui faire découvrir le coin entre vigne et forêt en allant reconnaitre quelques points de rencontre. Nous nous sommes même attardés sur la zone de la 1ère assistance au refuge Vosges Trotters. En reconnaissant l’endroit au milieu des bois, nous avons pris notre temps pour discuter avec les bénévoles présents. Ils étaient tellement sympathiques. Ils nous ont même offert le café pendant que nous discutions du parcours.

UTHK – Acte 2 – La nuit autour du Haut-KoenigsbourgUTHK – Acte 2 – La nuit autour du Haut-Koenigsbourg

Une fois la reconnaissance terminé au niveau du château du Haut-Koenigsbourg, il était temps pour nous de redescendre sur Kintzheim. Il est essentielle pour moi (et pour Matthieu) de faire une dernière micro sieste. Durant cette sieste, plein de choses me passent par la tête. Notamment tout le chemin parcouru depuis mes débuts en course à pied il y a bientôt 15 ans. Mais je pense également à la promesse que j’ai fait à mon petit ange, il y un an, que je suis en train de réaliser à un peu plus de 1h du départ.

20h15…

Me voilà enfin prêt pour me rendre sur la ligne de départ avec Matthieu. Il nous faudra traverser tout le village en prenant le parcours à contre sens pendant que la nuit pose l’ambiance ultra-trail. On entre petit à petit dans une atmosphère particulière. Les coureurs se rassemblent petit à petit. L’ambiance reste bonne enfant et tout le monde s’échangent quelques mots.

20h45…

Je retrouve Jean-Philippe (Oufderun). Nous n’échangeons pas beaucoup de mots mais nous nous comprenons dans nos regards. Nous savons pourquoi nous sommes là. Puis il y a Jérôme (Lepetitgarssansgêne) qui nous rejoint également sur la ligne de départ. Nous sommes tous devant avec Luca Papi (Team WAA) à nos côtés. La musique du départ retenti et me donne des frissons. Conquest of Paradise de Vangelis, la même musique que pour l’UTMB (qui a été remporté quelques heures avant notre départ par Xavier Thévenart pour la 3ème fois).

21h00…

Les fauves sont lâchés, c’est le grand départ de cet ultra-trail du Haut-Koenigsbourg. Nous sommes 202 inscrits mais 190 au départ de cette aventure. Et ça part déjà très vite devant. Je vois Jean-Phillippe s’envoler avec Luca Papi et un petit groupe. Je les laisse et en me disant que j’en recroiserai forcément plus tard pendant la course.

Je connais le départ par cœur et il est très rapide. Je me cale donc à mon rythme en guise d’échauffement avant d’attaquer la première montée qui est également très rapide. Peut-être même plus rapide que dans mes souvenirs. Certainement l’effet de la nuit et des frontales qui modifie totalement nos sensations et impressions. Je reste donc également prudent dans cette première descente que je connais également plutôt bien. Je ne donne pas trop, je prends un rythme digne d’un échauffement pour faire la descente pour ne pas me cramer directement dès le départ. Il y a encore 100 km à parcourir à partir d’ici.

Et là, petite mésaventure… Un petit rigolo a certainement ajouté ou modifié une flèche sur le parcours… Une flèche nous indique d’aller à gauche alors qu’il n’y a pas de chemin. Alors que j’étais seul dans la descente, je suis très vite rejoint par d’autres qui hésitent avec moi. Puis nous tentons le chemin à droite et sommes rapidement réconfortés avec la présente d’un autre balisage.

Cette première partie est vraiment loin d’être très intéressante car c’est le moment où chacun essaye de se caler à son rythme de croisière ou avec quelqu’un pour faire un petit bout de route ensemble. Et en plus, une fois à Hurst, nous avons le droit à un long passage sur du bitume en ligne droite le temps de rejoindre la montée suivante. Du plat dans une nuit fraîche à découvert, il ne fallait pas traîner dans les parages. Surtout pour ceux comme moi qui sont en t-shirt.

Ensuite, au fur et à mesure, les groupes s’amenuisent et l’aventure commence à être de plus en plus  solitaire dans la nuit noire. La montée vers le premier ravitaillement au château du Frankenbourg est vertigineuse avec des passages où j’ai eu l’impression de passer plus facilement à quatre pattes de rocher en rocher par rapport aux autres voulant passer à tout prix debout avec leur bâton.

Premier point de contrôle pour le suivi live de la course, je passe en 21ème position (classement que j’apprends après la course) au kilomètre 21 en 2h21. Le ravitaillement se fait rapidement, je remplis une de mes gourdes (ou plutôt un bénévole me remplit gentiment ma gourde), je mange des TUC avant de repartir aussi vite que je ne suis arrivé. Les jambes sont bonnes et je me sens vraiment bien, mais je sais que la route est encore longue. Alors je ne m’emballe pas, j’attaque la descente sereinement et je sais que je devrais croiser Matthieu en bas.

A chaque intersection, croisement ou traversée de village, il y a toujours du monde. C’est super motivant toutes ces personnes qui passent également la nuit pour encourager les coureurs. Et d’y avoir son ami, son futur témoin, présent dans la masse pour vivre l’expérience à deux, ça donne du baume au cœur.

Mais je sais qu’à partir de ce moment, à part quelques bénévoles, l’euphorie va baisser un peu car nous partons pour presque 20 kilomètres avant la prochaine zone de vie… C’est-à-dire Lièpvre, juste avant le 2ème ravitaillement/1ère zone d’assistance.

Ce passage sera long et pénible quasiment en single tout le long avec de nombreux lacets. Ça monte, ça descend, ça relance, le ciel se découvre et le froid se fait bien sentir. Je n’arrive plus vraiment à dire comment je vais, j’ai comme un coup de fatigue. Ai-je mal géré la journée pour que je sois déjà fatigué ? J’attrape des TUC au point de contrôle du rocher du Coucou (km 26,3 – 3h11 de course – 22ème) puis peu de temps après j’attrape ma veste coupe-vent dans ma poche et je l’enfile par-dessus le sac. Je ne la ferme pas entièrement mais ça commence déjà à aller mieux même si la fatigue est toujours là… A croire que le passage du samedi au dimanche me perturbe…

Dimanche 2 septembre, quelque part dans le massif vosgien

J’observe bien le profil du parcours imprimé sur le dossard pour voir ce qui m’attend, après une longue descente c’est de nouveau une longue ascension technique puis de nouveau une descente sur Lièpvre. Mais depuis minuit, je suis seul dans la nuit noire… Je n’ai pas réussi à me caler sur le rythme de quelqu’un devant moi et je n’aperçois personne ni devant ni derrière…

Puis je me refais doubler en quelques secondes avant de me retrouver de nouveau seul. Je recommence à avoir froid également et je suis trempé. Entre la transpiration et l’humidité, je sais déjà qu’à l’assistance au 45ème kilomètre je changerai de t-shirt et de buff. Mais je m’arrête également, ma veste n’était pas fermé. Alors je l’enlève, puis j’enlève mon sac pour les inverser et fermer entièrement ma veste coupe-vent. Ça va de nouveau mieux avant d’attaquer la descente tranquillement en solitaire.

Une fois à Lièpvre, environ vers le kilomètre 40, des bénévoles me propose de l’eau plate à laquelle je ne dis pas non pour remplir de nouveau une de mes gourdes bien que j’avais assez jusqu’au prochain ravitaillement. Mais avec le froid, je commençais à avoir un peu de mal avec ma boisson énergétique TailWind (certainement que j’ai mal dosé en anticipant mal les températures). Donc, le temps de traverser le village à l’eau clair, le ventre commence à aller mieux. Puis je retrouve Matthieu à qui je fais une accolade. On marche un peu ensemble, je lui donne mes sensations qui sont bonnes avec un peu de fatigue. Je lui parle de mon ventre. Et il m’annonce que je suis 28ème

Si j’attache une importance à vous donner l’évolution de mon classement, c’est parce que j’ai eu un gros coup de motivation en apprenant mon classement en étant au 40ème kilomètre. Etre 28ème presque à mi-course en ayant fait la partie la plus dur du parcours, je n’y aurai jamais cru avant la course. Et à ce moment, il me reste une ascension apparemment qui ne serait pas facile (vu la description des bénévoles le samedi après-midi). Alors je me motive et on se dit à tout de suite avec Matthieu car il n’y a que 5 kilomètres entre ces deux points.

Le chemin défile à une vitesse avant d’attaquer la fameuse montée sur 2 km et j’ai même repris une personne avant d’arriver au pied du mur. Devant moi, j’aperçois plusieurs frontale éparpillées avançant parfois péniblement. Je me dis alors que c’est l’occasion de reprendre des places. Et je tiens à préciser que je n’ai pas bâtons.

Plus la montée passe, plus je double d’autres participants qui ont tous des bâtons. Il y en a même qui soufflent un peu en me voyant passer. Une fois en haut, une longue ligne droite sur du plat jusqu’au ravitaillement où je vais rejoindre Matthieu pour me changer et faire un ravitaillement express.

Mais à ma grande surprise, je ne le vois pas une fois que j'ai passé au point de contrôle en 24ème position en 6h09 de course… Je me dis qu’il ne va pas tarder alors je me dirige vers le ravitaillement remplir mes bidons rapidement. Puis ne le voyant toujours pas, je me cale prêt du feu fait pour l’occasion et je l’appelle… J’aurai aimé voir sa tête en apprenant que j’étais là avec 20 minutes d’avance sur les prévisions de LiveTrail ! Il se dépêche d’arriver, je lui demande juste un t-shirt et la St Yorre. On échange tranquillement quelques mots, on discute du prochain point de rencontre, je lui demande comment il va lui et je file rapidement dans les sentiers.

Je sais que je dois certainement être encore mieux classé en partant du ravitaillement par rapport au pointage d’arrivée. Nombreux étaient encore présents quand je suis reparti. Beaucoup ont dû profiter la chaleur du refuge et du feu de bois. Alors je suis plus que motivé. Il ne faut pas grand-chose. Je suis vraiment comme dans un second souffle. L’impression que ma fatigue est passée et que mon corps ne pense plus qu’à courir.

J’aime beaucoup cette partie de la course qui passe par le Taennchel, ça me rappelle des souvenirs de ma très bonne course en juin. Sauf qu’aujourd’hui, il fait nuit. Avec mon petit ange qui me surveille et éclaire mes pas depuis sa petite étoile, je sais que nous sommes  en train de faire une très bonne course. Je pense fort à lui et à la promesse que je lui ai faite. On y est et on est en train de réaliser notre projet.

Je double une personne dans ce secteur avant d’attaquer la descente vers Grande Verrerie, le ravitaillement suivant. Il n’y avait que 15 kilomètres et beaucoup de descentes, ça va vite. Une fois au ravitaillement, je suis à 57 kilomètres parcourus et je prends un peu plus mon temps. On a dépassé la mi-course, il fait encore nuit, et la boucle qui m’attends avant de revenir ici est de 17 kilomètres.

J’échange avec les bénévoles sur la courses, sur ce que j’ai fait à Lièpvre et sur mes prédécesseurs. Il y aurait à peine 15 minutes entre nous. Alors, après quelques morceaux de saucissons, je repars faire un coucou à Matthieu avant de me lancer dans la boucle avec 4 montées.

Matthieu me confirme que je ne suis vraiment pas loin de mon prédécesseur alors je trace après une brève accolade. J’entends même la remarque d’autres accompagnateurs relevant le fait que la course va vachement vite en passant à côté d’eux.

Dans la première bosse, j’alterne marche/course tout en restant dynamique en étant sûr de moi. Je n’ai rattrapé personne mais je ne désespère pas. Je commence une belle descente quand j’aperçois dans les lacets devant moi, une frontale ! Je fonce ! En me disant que je me calerai un peu avant de repartir dans une autre descente.

Au final, je reviens dans la montée suivante. La nuit trompe un peu les distances. Et à ma grande surprise, je suis revenu sur Luca Papi (Team WAA – VIBRAM) avec qui j’échange quelques mots tout en me calant devant lui. A ce moment-là, je pensais faire un bout de course avec lui et profiter de son expérience. Mais rapidement sans accélérer, je suis loin devant lui. Alors j’attaque la descente jusqu’au monastère où je double un autre concurrents qui avait dû se tromper de chemin…

Le passage au monastère est somptueux. Il y a tellement d’éclairage que j’en éteins même ma frontale (comme dans tous les passages suffisamment éclairé) avant de la rallumer en attaquant l’ascension vers les 3 châteaux au-dessus de Ribeauvillé.

Dans cette ascension, je dépasse les 60 kilomètres parcourus. C’était l’objectif que je m’étais fixé en rigolant. Je me disais que je voulais faire le maximum de la course de nuit. L’arrivée dans les châteaux donne une vue magnifique sur Ribeauvillé et les alentours encore dans la pénombre visible avec l’éclairage urbain sobre. Mais le passage est technique et pénible avec énormément de rocher, de gros appuis et de nombreuse petite relance. Je suis juste derrière celui qui s’était trompé de parcours. Je monte un peu mieux que lui. Avec ses bâtons, ce n’est vraiment pas évident dans les rochers. Et dans ma tête, je sais qu’il est faible en descente. C’est lui qui me l’a dit plus tôt en course.

Dans la descente, le jour se lève, je me lance puis ralenti brutalement. Une douleur dans le genou m’empêche de courir vite en descente. Ou plutôt, je sens que si je force la douleur sera encore plus forte. Je me dis alors que je vais faire une descente tranquille dans ce cas le temps que ça passe. Puis la douleur réapparait sur le plat, en montée et toujours en descente. Alors, n’étant pas du genre jusqu’auboutisme, je décide de marcher. De ce fait la tête décroche et le corps aussi. Je me pose sur le bord du chemin pour souffler, je n’ai plus d’énergie soudainement.

Je me fais doubler, on me demande si ça va, je me remets à marcher avant d’arriver à un point de contrôle qui a été déplacé au 68ème kilomètre au lieu du 57 (en effet, il n’y a pas de réseau dans la vallée). Etant toujours lessivé, je demande gentiment aux bénévoles s’ils peuvent me réveiller dans 10 minutes et ils acceptent gentiment. Ça me permet de faire une micro sieste, de reprendre un peu d’énergie et de faire le vide dans ma tête pour ne pas penser au genou.

Une fois réveillé, je repars en courant et la douleur me rattrape… Je décide donc de marcher jusqu’en bas et la décision est prise, je vais abandonner. Il y a encore 35 kilomètres après le ravitaillement au 74ème … Trop de distance pour me permettre de finir la course en marchant… Plus j’avance vers le ravitaillement et plus la douleur commence à arriver également en marchant…

On me double, on échange quelques mots, et chacun continue sa route… Impossible pour moi de prévenir Matthieu qui n’a pas de réseau… Je vois sur l’application LiveInfo que j’étais 21ème au pointage… En faisant les comptes des dépassements, j’étais même 17ème avant de commencer à marcher… Gros coup dur sur ce point !

Je prends alors les petits mots que ma compagne m’a laissé, j’échange quelques mots avec mon petit ange puis j’appelle ma compagne pour qu’elle m’accompagne un peu à distance. Elle me réconforte dans ma vision de ma pratique, c’est la plus sage des décisions : arrêter au lieu de forcer et d’être blesser plusieurs mois.

Entre temps, elle réussit à prévenir Matthieu qui va remonter un peu sur le chemin à ma rencontre pour aller jusqu’au ravitaillement. Ne me voyant pas arriver, il commençait justement à s’inquiéter.

Nous voyons brièvement un médecin de la course présent au ravitaillement pour d’autres blessés. Il me conforte dans ma décision qui est la plus sage étant donné qu’il reste encore 35 kilomètres. Ce serait principalement un petit morceau de cartilage qui se serait décroché. Je lui rends donc mon dossard.

Je suis serein avec ma décision, cela se lit sur mon visage. J’étais même frais au final. Mais voilà, c’est comme ça. On a beau avoir tout préparé, on ne peut pas prévoir la blessure du jour J… Je vais donc vers le ravitaillement, échanger de nouveau quelques mots avec les bénévoles que j’ai vu quelques heures auparavant au même endroit. Je leur dis merci pour tout, merci pour leur présence et leur courage. Puis, avec Matthieu, je me dirige vers la voiture pour rentrer à la maison…

A bientôt

Jerem Runner

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article